CLYDE GATES et GABRIEL SANSON , réalisateurs

 

C’est après la première projection française de leur film Himinn Opinn, à Paris, que l’on a rencontré Clyde Gates, fraîchement arrivé de Bruxelles pour l’occasion, et Gabriel Sanson. Les deux jeunes réalisateurs nous ont parlé de la genèse de leur film, de l’économie du court-métrage, de l’Islande, et de cinéma évidemment ! Très complices, ils répondent souvent en finissant la phrase de l’autre. Sauf indication contraire, les réponses peuvent donc leur être attribuées conjointement.

 

Vous coréalisez ce film. C’est une configuration assez particulière. Comment choisit-on de faire un film à deux ?

On ne l’a pas vraiment choisi. On se connait depuis longtemps, depuis 2012 ; on est devenus très vite très grands amis et ça s’est fait naturellement de faire un film ensemble. On partage les mêmes envies, les mêmes désirs de cinéma, on a une sensibilité cinématographique très proche. De plus on a des tempéraments assez calmes, pas explosifs, et une osmose s’est créée assez naturellement. Le moment où on s’est le plus opposés, si on peut dire opposés, c’est peut-être sur le plateau, quand on tournait, parce que c’est très compliqué d’avoir exactement les mêmes envies en terme de rythme sur certaines scènes; il nous arrivait parfois de dire filmons la version Clyde et la version Gabriel, et au montage on verra ce qu’il advient.

Le film était-il très écrit ? Vous avez eu cinq semaines de préparation, ce qui est court. Comment ça s’est fait ?

Cinq semaines c’est en effet très court. Le film n’était pas très écrit, Il s’est vraiment fait sur une impulsion.

Gabriel : Je suis allé prendre le petit déjeuner chez Clyde et je lui ai dit « Est-ce que ça te dit en juin de faire un film en Islande ? » ; il a pris son temps, regardé un peu vers le bas, relevé la tête et a dit oui.

Clyde : Le soir-même mon frère rentre de l’école, me dit qu’il est allé en Islande deux ans avant, et que c’est un pays fascinant ; à une certaine période de l’histoire, il n’y avait pas de prison structurelle dans le pays ; alors quand tu commettais un délit, ta peine était d’être envoyé au milieu de l’île, désertique et couverte de lave volcanique, alors que toute la population habitait en périphérie au bord de l’eau ; et tu devais survivre tout seul. On est partis de ça pour écrire le film.

Vous êtes-vous inspirés d’une saga islandaise pour l’écriture ?

Le scénario à la base s’inspire de cette tradition islandaise qu’on vient de raconter. Puis on a aussi eu connaissance d’une saga islandaise, l’histoire de Fjalla Eyvindur, un proscrit condamné à l’exil dans le centre de l’île ; à un moment il décide de revenir, de rejoindre la périphérie. Là il rencontre une fermière qui s’appelle Halla. Ils tombent amoureux et vivent leur histoire d’amour jusqu’à ce qu’ils croisent quelqu’un qui, reconnaissant le condamné, le dénonce. Ils décident alors de s’enfuir ensemble vers le centre de l’île. Cette saga nous a beaucoup inspirés lors de l’écriture. Il y a aussi un film de Sjöström qui s’inspire de cette histoire, qui s’appelle Les proscrits.

Et ensuite, comment ça se passe un tournage en Islande ?

Si tu poses la question à Nolan pour Interstellar ou à l’équipe de Game of Thrones, ils auront sûrement une réponse très différente de la nôtre! Nous on était cinq personnes, dans une voiture : les deux acteurs, le chef opérateur et nous deux. On avait repéré tous les campings du pays ; on a acheté une carte de camping et une tente, ce qui nous permettait de camper partout ; on rechargeait les batteries dans les toilettes des campings ! On n’avait qu’une prise de son témoin car on n’avait pas d’ingénieur du son. Et Samuel Esselinckx le chef opérateur a fait toute l’image, la prise de vue, la photo, tout seul, sans assistant.

Et pour le matériel ? L’avez-vous loué ici, là-bas, ou vous appartenait-il ?

Quand on a fondé Scum, notre petite boîte de production il y a quelques années, ce qu’on voulait c’était être capables, à l’heure où l’image se démocratise, à l’heure où le matériel de cinéma est de plus en plus abordable, de faire un film de A à Z, sans rien demander à personne et en dépensant le moins d’argent possible. Le matériel de prise de vue qu’on a utilisé pour ce film appartient donc en grande partie à Scum, et on ne l’a jamais autant rentabilisé qu’en Islande, car louer du matériel ciné pour un mois ça n’aurait eu aucun sens.

Une autre question pratique : comment avez-vous fait, en tant que jeunes réalisateurs, pour que Jonathan Pryce fasse la voix off du film?

C’est simple, on l’a appelé! En fait avec Jonathan on se connaissait déjà grâce à une relation, du coup on lui a demandé et il a été partant.

Est-ce que ça aide d’avoir la voix d’un acteur connu dans son court-métrage?

Nous n’en avons aucune idée ! C’est vrai que c’est clairement un argument marketing, mais pour nous c’est avant tout un argument artistique. Il apporte au film une autre dimension. On avait fait des voix témoins qui n’étaient pas mal du tout mais quand Jonathan est arrivé ça a été radicalement différent. Nous avons fait l’enregistrement de sa voix lorsqu’il tournait le film maudit de Terry Gilliam, Don Quichotte, en Espagne. Il est venu dans un studio à Londres pendant ses trois ou quatre jours de pause pour enregistrer; il avait la barbe taillée en triangle qu’il ne devait absolument pas toucher, et nous racontait des histoires où il devait s’empaler sur des moulins !! Dès la première prise on s’est regardés, on a très vite compris qu’on avait affaire à un grand acteur. On l’a un peu dirigé, on a fait quelques prises, mais c’était assez vite parfait.

Et le fait d’être présenté à la Mostra de Venise, ça ouvre des portes?

Il y a plus de sollicitations en effet, mais ça reste assez restreint car c’est un court-métrage, à savoir une industrie différente de celle du long-métrage ; ce qui nous pousse d’ailleurs à vouloir explorer des formats qui pourront davantage être vus. Là on a façonné Himinn Opinn comme un film de cinéma, peu importait sa durée; on ne l’a pas pensé comme un court-métrage, car on est d’avis qu’il y a parfois des faiblesses dans ce format, notamment dans la manière dont il peut se terminer; ici on voulait vraiment que notre film se suffise à lui-même.

Au fait, que veut dire Himinn Opinn?

Ça veut dire « à ciel ouvert » en islandais poétique. On trouve ça vachement plus beau en islandais qu’en français!

Avez-vous montré le film en Islande?

Oui on y est retourné il y a deux mois. On voulait le montrer dans la salle communale du village de 148 habitants où on avait tourné. Lors de l’installation de la salle, quand on a vu 30 ou 40 chaises déjà disposées, on a arrêté l’employé qui en sortait d’autres en se disant que 40 spectateurs ce serait super, sachant qu’une dizaine de personnes du village avait participé au film. On a eu en fait 120 personnes!

Ils ont aimé le film?

Aucune idée! Ils sont partis assez rapidement, « à l’islandaise ». Très courtois, mais peu bavards. Il faut dire que le film est en anglais, la présentation qu’on a faite avant la projection également, mais quasiment aucun d’entre eux ne le parle. On n’est pas sûrs qu’ils soient rentrés dans le film. Peut-être aussi s’attendaient-ils à ce que la scène où ils apparaissent soit plus longue, car on avait tourné plusieurs jours. Au final ils se sont vus très peu à l’écran, puisque ce film est très contemplatif et très atmosphérique, on suit deux personnages dans les paysages islandais pendant 19 minutes, avec une voix off dans une langue qu’ils ne comprennent pas.

Clyde: On a quand même eu quelques réactions; je pense à la fermière qu’on a rencontrée en juin 2016 en toquant aux portes, qui est une personne très réservée et même distante, qui, lorsqu’on est revenus, a pris Gabriel dans ses bras, était ravie de voir le film, est restée après la projection et a demandé le DVD.

Et vous, ça vous a fait quoi d’être là-bas?

C’était très émouvant de revoir les paysages et les gens avec qui on avait tourné. C’était important pour nous d’y aller.

Et ensuite, quel va être le parcours de votre film?

On attend les réponses du festival de court-métrage de Clermont-Ferrand et de quelques autres. Le film n’a pas été sélectionné pour la cérémonie des Magritte en Belgique, et d’ailleurs l’état belge ne nous a pas soutenus pour faire ce film.

Et vous, quels sont vos projets à venir?

Clyde: Je suis en train d’écrire un court-métrage et un long-métrage.

Gabriel: On est tous les deux en écriture, chacun de notre côté. Après avoir fait notre film seuls, on veut maintenant trouver un producteur avec qui travailler, et ça va prendre du temps de trouver la bonne personne. On a envie de travailler avec les meilleurs.

Clyde: C’est vraiment une démarche différente. On est arrivés au bout de ce processus d’auto-production, où c’est nous qui faisions tout avec des moyens limités; on arrive à un stade où ça ne va plus être possible de tout faire dans notre coin; il va falloir se « frotter » à des producteurs.

Merci !

 

Interview: Céline Perraud

Photographe: Delphine Ghosarossian

Résumé de Himmin Opinn: Une communauté déchue survit tant bien que mal sur une île. Une jeune femme semble porter une étrange maladie, qui tourmente le reste du village. Un berger solitaire se porte volontaire pour l’escorter jusqu’aux terres centrales de l’île, et l’empêcher de contaminer les derniers survivants.