SHAHANA GOSWAMI, actrice

Nous avons eu le plaisir de rencontrer Shahana Goswami, jeune comédienne qui a déjà une longue carrière derrière elle ; dans un français courant, au doux accent indien, et sans langue de bois, elle nous a parlé de ses débuts, ses envies, sa vision du cinéma et de son métier. Pétillante, curieuse, engagée, Shahana s’est avérée être une artiste sans frontière qui vaut le détour.

 

Est-ce que tu pourrais te présenter, et nous expliquer comment tu es devenue actrice ?

Je suis née et ai grandi à New Delhi. Mais mes parents viennent de Calcutta, qui est à l’est de l’Inde. Depuis toute jeune, j’ai su que je voulais exercer le métier de comédienne, sans trop vraiment savoir comment faire. J’ai commencé à m’intéresser à la comédie pendant ma scolarité, puis j’ai décidé d’aller à Bombay, parce qu’il y avait là-bas plusieurs compagnies théâtrales professionnelles. Et en fait c’est par hasard que j’ai débuté ma carrière cinématographique. J’ai eu la chance d’avoir un rendez-vous avec une directrice de casting pour un projet, mais elle m’a orientée sur un autre projet, qui s’est avéré être un film : c’est comme ça que j’ai joué dans mon premier long-métrage. Ensuite j’ai fait plusieurs castings. Il faut comprendre qu’à ce moment-là, le concept de casting était nouveau dans l’industrie du cinéma indien ; avant on employait des personnes déjà connues, comme des mannequins, des gagnants de concours de beauté, ou des comédiens qui avaient déjà eu des rôles au cinéma ou à la télévision. C’était un nouveau concept de chercher la personne idéale pour un rôle spécifique par le biais du casting, ce qui a été ma chance ; en réussissant plusieurs castings, j’ai ainsi pu commencer ma carrière à Bombay, à Bollywood. Mais je n’ai quasiment pas joué dans des films bollywoodiens que le public étranger connaît le plus, avec les danses et les chants en play-back! Je suis devenue une actrice d’un cinéma parallèle, tourné à Bollywood par les équipes de Bollywood mais avec des scénarios d’un autre genre. J’ai eu de la chance, tout est allé assez vite, j’étais encore à l’université en train d’étudier la littérature anglaise ! Alors je me suis donné un an pour voir si ce métier me permettait de gagner ma vie. Et ça a marché tout de suite : je suis devenue comédienne professionnelle, ça fait maintenant plus de dix ans.

Et pourtant, c’est assez drôle, tu es partie, pour venir en France ?

Ha ha oui c’est vrai. En fait il y a environ quatre ans, j’en ai eu un peu assez d’être cantonnée aux mêmes genres de rôle, dans le même genre de cinéma ; j’aurais bien voulu travailler pour le cinéma indépendant indien, ou régional, mais je n’ai jamais pu, car pour des raisons économiques, ils préfèrent employer des têtes d’affiche. De plus, dans cette même période, j’ai commencé à travailler sur des films internationaux indépendants, ce qui m’a plu. Je me suis donc demandé pourquoi je restais en Inde : je n’arrivais pas à y obtenir les rôles qui m’auraient plu, alors qu’on m’en proposait à l’étranger ; c’était peut-être l’occasion de quitter l’Inde, et d’ouvrir d’autres portes. De toute façon, même en habitant à l’étranger, je pouvais revenir tourner en Inde si jamais un projet intéressant m’y était proposé. Comme je travaillais sur des films en anglais, j’ai d’abord pensé déménager aux Etats-Unis, mais c’était compliqué administrativement, et je me suis rendu compte que la vision artistique américaine la plus répandue n’était pas du tout la mienne. J’étais beaucoup plus touchée par le cinéma européen ; j’ai alors envisagé d’aller à Londres ou Paris, car je connaissais plusieurs personnes dans le monde du cinéma français, et mon copain y habite. Ça m’a donné le courage de venir, et de commencer à apprendre une nouvelle langue, le français, tout en essayant de trouver un agent à Londres. Je trouve que le cinéma français est le cœur du cinéma européen, et j’avais très envie d’y participer. En outre, j’ai toujours eu envie de réaliser, et il me semble que ce serait plus intéressant et aussi peut-être plus facile en France de faire un premier film ; il y a beaucoup d’aides aux jeunes réalisateurs, notamment pour les courts-métrages.

Comment s’est passée l’installation en France ?

J’ai eu le premier rôle dans un court-métrage dès mon arrivée à Paris, alors que mon français était encore moyen. Il a été diffusé à la télévision et a tourné un peu dans des festivals français et étrangers. J’ai maintenant un agent en France, et passe quelques castings, mais c’est rare. Le cinéma français est fait par des gens très ouverts d’esprit, mais on ne retrouve pas forcément à l’écran cette ouverture : ethniquement, il y a peu de mélange, ce qui ne représente pas bien la vérité puisque Paris est une ville internationale. On ne me propose jamais le rôle d’une trentenaire parisienne, ce que je suis, mais seulement des rôles d’indiennes, et il y en a peu ! J’ai donc peu de possibilité de jouer en France pour l’instant, mais j’espère que ça va changer. La représentation de la multiplicité ethnique est de plus en plus visible à l’écran dans d’autres pays, ça devrait arriver en France d’ici peu je suppose.

Shahana Goswami

Du coup tu repars en Inde pour tourner ?

Oui j’ai fait quelques films en Inde. Et je suis toujours en train de trouver des idées pour jouer et tourner ; ça me donne la liberté de vraiment interpréter ce que j’ai envie. J’ai aussi passé beaucoup de temps à apprendre le français, et maintenant que je le parle correctement et sans efforts, je suis prête à créer ma place dans le cinéma français, car elle n’existe pas encore !

Y a-t-il des réalisateurs ou acteurs français avec lesquels tu aimerais travailler ?

Oui il y en a plusieurs ! Il y a plein de très bons comédiens et comédiennes en France, et aussi des réalisateurs qui me touchent, en France et en Belgique. J’aimerais beaucoup travailler avec les frères Dardenne, Olivier Assayas, Joachim Lafosse ; parmi les comédiennes, j’adore Catherine Deneuve et Juliette Binoche, Marion Cotillard aussi ; et chez les comédiens, Gaspard Ulliel, Vincent Cassel… et Louis Jouvet, mais c’est trop tard pour travailler avec lui !

Les lauriers-roses rouges, un film de Rubaiyat Hossein, jeune réalisatrice du Bangladesh, dans lequel tu tiens le premier rôle, est sorti en France il y a quelques mois. Peux-tu nous en parler un peu ?

Le film a été bien accueilli en France ; c’est d’ailleurs le seul pays où il a pu sortir, après le Bangladesh. Hélène Kessous et Némésis Srour, de chez Contre-courants, nous ont beaucoup aidés pour la distribution et la diffusion. Le film est resté cinq semaines en salles à Paris ; puis nous avons fait une tournée dans quelques villes de France ; la réalisatrice et moi-même avons accompagné le film le plus possible, nous sommes allés à la rencontre des spectateurs, c’était très intéressant et encourageant. C’est dommage qu’on n’ait pas eu les fonds pour en faire la promotion, car le film aurait alors pu être vu par davantage de spectateurs en France.

Est-ce que cette sortie française a changé quelque chose pour toi ? On te connaît davantage ?

Jusqu’à présent ça n’a rien changé. D’un côté, je ne sais pas si les gens savent que j’habite à Paris, et que je parle français! Donc même s’ils m’ont appréciée dans ce film, ils n’auront pas forcément l’idée de faire appel à moi. Cependant, le fait d’avoir eu une sortie de long-métrage où je tenais le premier rôle est important : maintenant, lorsque je me présente, je peux en parler.

Quels sont tes projets à venir ?

Je suis en train d’écrire ; c’est un exercice compliqué, car lorsque j’écris, je n’ai pas le recul nécessaire, et je me dis en relisant que ce n’est pas terrible, alors j’arrête et je me lance dans une autre idée. Du coup j’ai plusieurs idées en tête, en cours d’écriture. Je vais bientôt participer à une résidence artistique à Laval, ça va être très intéressant car je pourrai me consacrer exclusivement à l’écriture, et ça me met un peu la pression, une bonne pression, qui va me permettre d’avancer dans mon projet. En même temps se déroulera le festival Reflets du cinéma en Mayenne, qui fait cette année un focus sur le cinéma indien, et dont je suis la marraine ; on pourra y voir plusieurs films, dont Les lauriers-roses rouges. Moi-même, j’aimerais bien monter en France un petit festival pour montrer les différents types de cinéma en Inde, car les français sont cinéphiles et apprécieraient de découvrir qu’en Inde il n’y a pas que Bollywood et Satyajit Ray ; même les anciens films bollywoodiens sont intéressants, très progressistes et peu connus de nos jours. Et je vais aussi tourner à nouveau avec Rubaiyat Hossein, en avril : elle m’a offert un rôle dans son prochain film, qui est une coproduction française, qu’on tournera au Bangladesh.

Merci Shahana, et bonne chance pour la suite !

 

Interview: Céline Perraud

Photographe: Delphine Ghosarossian