ILAN KLIPPER, réalisateur

C’est avec grand plaisir que nous avons rencontré Ilan Klipper, dont le film Le ciel étoilé au-dessus de ma tête sort en salles le 23 mai. On a parlé création, tournage, diffusion du cinéma, avec enthousiasme et bonne humeur.

Comme dans Juke-Box, ton court-métrage de 2013, Le ciel étoilé au-dessus de ma tête parle d’un artiste solitaire qui sombre dans une sorte de folie, qui se fabrique un univers parallèle. Est-ce que c’est un sujet qui te touche ?

En fait après Juke-Box je me suis posé la question : peut-on traiter de sujets tout aussi profonds que ceux abordés dans mes précédents films, à savoir la folie, la réclusion, par le biais de l’humour ? Est-ce que la comédie nous permet d’aborder des sujets de fond ? C’était ça le point de départ, cette envie de faire quelque chose de tragi-comique. Pour répondre à ta question, je ne vois pas vraiment Le ciel étoilé au-dessus de ma tête comme un film sur la folie ; la folie est plus un élément dramaturgique ; je vois davantage ce film comme un film sur la marge : est-ce que c’est possible aujourd’hui de vivre différemment ? Là il s’agit d’un artiste précaire, qui représente un groupe sociologique bien réel, de ceux, nombreux, qui galèrent à joindre les deux bouts, qui ne vit pas comme les autres ; il ne prend pas le métro le matin pour aller au boulot, il n’a pas d’amoureuse à cinquante balais et il n’a pas d’enfants, il vit en coloc, et du coup ça l’amène à avoir une vie difficile parce que les gens, la famille te jugent quand tu es comme ça. Par exemple autour de moi j’ai des amis qui essayent de vivre en couple sans habiter ensemble ; eh bien les gens les jugent pour ça, ils ont un regard dur là-dessus. Donc voilà, le film est une allégorie de toutes ces tentatives de vivre autrement ; c’est ce genre de personnages, les outsiders, qui m’intéressent, ceux qui ne suivent pas les routes tracées d’avance, qui essayent de redéfinir quelque chose. C’est comme ça que je conçois ma vie, car je n’ai pas eu de modèle à suivre comme un mouton ; il a donc fallu que je me pose tout le temps la question de comment j’avais envie de vivre, de quel modèle se fixer ; c’est pourquoi aujourd’hui je m’intéresse à des personnages comme ça, des gens qui essayent de vivre autrement, de se réinventer.

Est-ce à dire que tu prépares un autre film sur ce sujet ?

J’ai un autre projet qui s’appelle Les fous sont dans la ville ! En fait quand j’ai fait mon film à l’hôpital Sainte-Anne (Sainte-Anne, hôpital psychiatrique), je me posais toujours la question de savoir où sont les patients quand ils ne sont pas en crise : quand ils sont en crise ils sont à l’hôpital, mais parfois quand ils ne sont pas en crise, ils sont complètement normaux, et certains ont des vies professionnelles, des vies sentimentales ; j’ai envie de parler de gens potentiellement hospitalisables, quand ils sont dehors.

Et c’est un film ou un documentaire ?

Entre les deux. Dans un certain genre de cinéma, la question de la frontière entre documentaire ou fiction se pose moins. C’est un film qui se situe dans la lignée de Gummo d’Harmony Korine : un film où quand tu regardes les scènes, tu ne sais pas si c’est de la fiction ou pas. Tu vois des gens frappadingues qui font n’importe quoi et tu te dis : non mais ils vivent vraiment comme ça ? L’idée est de donner une vision chaotique du monde ; enfin non, de montrer que le monde est chaotique.

Le ciel étoilé au-dessus de ma tête est ton premier long-métrage de fiction. Concrètement comment on passe du court et du documentaire au long de fiction ?

En fait j’ai un parcours un peu différent de beaucoup de metteurs en scènes puisque j’ai commencé par faire des longs-métrages documentaires. J’en avais déjà fait trois, qui avaient tourné dans des festivals, avant de faire mon premier court, ce qui fait que les gens me connaissaient. Du coup quand je suis allé voir les producteurs, c’était des gens que je connaissais, et je connaissais aussi un petit peu le système de financement, je savais donc dans quelle case mettre le film ; je ne suis pas allé chercher de l’argent que je n’avais pas envie d’aller chercher dans des endroits pas possibles, je ne voulais pas passer cinq ans à attendre l’avance sur recettes ; je savais que je voulais une aide particulière, qui était une aide de court-métrage en fait. L’idée c’était d’avoir très vite cet argent, de tourner très vite, et d’avoir une vraie liberté. Bizarrement on dit toujours qu’il faut de l’argent pour avoir de la liberté, mais dans ce cas de figure-là, ne pas avoir d’argent m’a donné une liberté. Quand tu fais un film à cinq millions, tu as le producteur qui est là, t’as le distributeur, t’as tout le monde qui regarde et qui lit le script en même temps, car ils ne veulent pas prendre de risques vu qu’ils ont mis pas mal d’argent. Pour un film comme Le ciel étoilé au-dessus de ma tête, il n’y a pas de risques, si tu te plantes tu te plantes mais la somme d’argent en jeu est moindre, du coup j’étais vraiment tranquille. Bon il y a tout de même des interlocuteurs qui rentrent en scène, le producteur à un moment a envie de te dire ce qu’il pense du montage et compagnie.

Donc tu n’as pas eu la pression du premier long-métrage de fiction ?

Pas du tout. Surtout que je m’étais dit que si le film n’était pas bon je ferai un court-métrage et puis voilà. Mais il y avait quand même de l’ambition, une très forte ambition. Je vis tous mes films de manière très intense ; je me dis toujours que si ça se trouve ce sera le dernier que je réalise. Chaque film je le vis comme ça. De plus il y avait aussi la question du spectateur : si le film sort en salles, pour moi ça représente beaucoup ; j’ai vraiment un profond respect pour ça ; je ne dirais pas que je suis cinéphile, mais je regarde quand même beaucoup de films, et j’ai depuis que je suis gamin ce réflexe d’aller voir des films au cinéma, j’aime cette émotion et j’aime les films qui impriment la rétine, je pense à ceux de De Palma, de Carpenter, j’aime les films qui ne sont pas trop linéaires, qui te laissent des images subliminales auxquelles tu repenses après. Donc avec peu de moyens j’ai quand même essayé de faire un film qui laisse quelque chose au spectateur ; les gens payent pour entrer dans une salle, il ne faut jamais oublier ça.

Le tournage a été très rapide (12 jours). Peux-tu nous en dire davantage ?

C’était comme une performance. On s’est dit : allez on tourne et on verra jusqu’où on arrive à aller. Les dialogues étaient très écrits, mais je me suis vite rendu compte qu’il me manquait des scènes. J’avais envie de quelque chose de plus poétique, de plus mental aussi ; alors j’ai rajouté plein de scènes en fonction de ce qui se passait sur le tournage ; c’était vraiment l’ici et maintenant. Du coup de 7h du matin à minuit c’était non-stop : on tournait tout le temps ! Il y avait une énergie incroyable et ça nous a mis dans un état d’exaltation ! Sur un film comme celui-là, où il y a peu de budget, si les gens viennent avec toi, ce n’est pas pour l’argent ; ils viennent parce qu’ils sont contents, qu’ils ont lu le script et se disent : on va peut-être faire un truc bien avec ça. Donc les comédiens et comédiennes étaient là par désir, et le désir c’est le cœur de tout. On était contents d’arriver le matin, on arrivait tous en avance et tous étaient là jusqu’au bout, on se battait pour ne pas partir. Il y avait une ambiance hyper frénétique. Le tournage était donc en même temps concentré car on voulait faire un film pro, et aussi chaotique, bouillonnant, de la création en mouvement. Le fond du film était mis en œuvre dans sa fabrication. C’est peut-être d’ailleurs parce que le film traitait de ça qu’on a pu le faire de cette manière.

Comment as-tu choisi Laurent Poitrenaux pour incarner le personnage principal ?

Ça a été un chemin. J’avais pensé avant à d’autres comédiens de théâtre aussi. Ce qui m’a séduit chez Laurent c’est qu’il est un énorme performer, quelqu’un de très pro, qui emporte tout sur scène. Et j’avais envie de me reposer sur quelqu’un de grosse expérience, un comédien qui m’apprenne le métier quasiment. De plus Laurent, physiquement, est quelqu’un que je trouve plutôt ordinaire, et j’aime beaucoup l’idée qu’un personnage gagne quelque chose, que ce n’est pas son physique tout de suite qui va faire l’adhésion. C’est vraiment l’Acteur, il peut tout jouer. Finalement je lui ai donné peu d’indications, je lui ai juste dit que le personnage était exalté ; parce que souvent quand on pense à la création, on voit des personnages un peu déprimés, et je ne voulais pas ça, je déteste cette idée ; pour moi c’est l’inverse, quand j’écris et que je pense avoir une bonne idée, je suis euphorique, je suis content, j’en parle à tout le monde pendant deux jours…C’est rare d’avoir une idée, et quand j’ai l’impression d’en avoir une, je suis exalté ; voilà pourquoi je disais à Laurent qu’il devait être à fond, content, en train de chercher et que tout ça était motivant pour lui. C’était quasiment la seule indication. Il a du coup joué tout le temps quelque chose de très énergique.

Y a-t-il eu beaucoup d’impro, malgré les dialogues très écrits ?

Le jeu était très libre. Laurent a vraiment créé le personnage. Il a une capacité à s’emparer d’un texte phénoménale. Tu lui fais lire la notice de fabrication d’un meuble en kit, je te jure tu rigoles, c’est vivant, c’est magique. Il porte vraiment le film.

Le film a été sélectionné dans plusieurs festivals et aussi par l’ACID en 2017 ; est-ce que ça aide à ce que le film ait une vie ?

Oui ça légitime un peu. Quand on est un cinéaste un peu auteur, on cherche toujours les circuits par lesquels on peut montrer le film. Et pour mes films c’est les festivals, j’ai toujours eu la chance d’être accompagné là-dessus. Et là tu rencontres le public, c’est ça que j’aime. Le film sur Sainte-Anne était pour Arte, donc est passé à la télé ; le producteur m’a appelé après la diffusion en me disant que le film avait été vu par 400 000 personnes, ce qui était la plus grosse audience de l’année. Mais en fait je ne savais pas qui étaient ces spectateurs, je ne les rencontrerai jamais. Avant j’avais fait un documentaire, Commissariat, qui était sorti en salles ; il a fait 5 000 entrées en salles, mais ces 5 000 personnes je les ai rencontrées, je les ai vues, on a eu des échanges ; j’ai passé six mois à aller à leur rencontre ; ça existe dans ma vie. Sainte-Anne ça n’existe pas dans ma vie ; je l’ai fait et ensuite c’était terminé ; la télé est un média différent, et pour moi n’a aucun intérêt.

Donc plus de télé pour toi ?

Non la télé ne m’intéresse pas du tout, à part peut-être les séries, car on a une très grande liberté sur les séries. Je préfère les festivals, les rencontres avec la presse où on peut aussi parler du film, la salle. Je pense qu’il y a un petit public pour ce genre de film. L’ACID part de l’idée qu’il y a des spectateurs pour des films différents, c’est juste qu’on ne leur en donne pas l’accès ; ils se battent donc pour que les films dont ils considèrent qu’ils peuvent avoir un public aillent en salles. C’est ça le but de l’ACID : trouver des films qui plairaient aux gens et les aider à faire ce chemin jusqu’à la salle. Il faut juste donner envie aux gens, juste leur proposer la possibilité de voir ce film.

 

Interview: Céline Perraud

Merci au Terrass Hotel d’avoir accueilli l’interview

À lire également: l’interview de Laurent Poitrenaux

4 réflexions sur “ILAN KLIPPER, réalisateur

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant et bien construit. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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