LAURENT POITRENAUX, acteur

Grand comédien de théâtre, Laurent Poitrenaux, que l’on a vu dans bien des seconds rôles au cinéma, tient pour la première fois le rôle principal d’un film, Le ciel étoilé au-dessus de ma tête de Ilan Klipper. Il est revenu avec nous sur cette expérience, en posant un regard passionnant et passionné sur son métier.

Comment Ilan Klipper vous a présenté ce rôle de Bruno, et avez-vous tout de suite été convaincu ?

En fait il y a eu un petit malentendu. C’est vrai que je fais un peu de cinéma, mais je viens du théâtre, qui constitue 90% de mon activité. Au cinéma j’ai eu de très belles expériences, je pense par exemple à Mathieu Amalric, Agnès Jaoui, Isabelle Czajka ou Justine Triet, mais à chaque fois ce sont des partitions de quatre ou cinq jours, donc on a juste le temps de goûter un peu les choses et de repartir. Alors quand Ilan a demandé à me voir et m’a parlé de l’histoire, j’ai d’abord compris qu’il me demandait d’interpréter l’ami de Bruno ; le malentendu a duré un peu, je disais : cool c’est super, jusqu’à ce qu’Ilan précise que c’était pour Bruno. Du coup j’ai lu le scénario, et j’étais très touché car la partition est quand même assez folle, exceptionnelle dans tout ce qu’elle propose de rêverie, de dinguerie. Je lui ai donc dit que s’il était assez fou pour me proposer ce rôle, d’autant plus dans son premier long-métrage de fiction, j’acceptais avec joie ; ça m’émeut et ça fait toujours plaisir de savoir que quelqu’un vous désire pour un rôle.

Comment avez-vous fait pour vous préparer ?

Tout a été très vite. Je pense que j’ai vu Ilan en novembre, il m’a expliqué que c’était un long-métrage mais avec les moyens d’un court-métrage, c’est-à-dire que ce serait douze jours de tournage. Comme je suis beaucoup en tournée au théâtre, j’ai rarement douze jours d’affilée ; je pouvais seulement les avoir en janvier. Ilan a dit : ok on tournera en janvier. Quand le cinéma marche comme ça c’est génial ; d’habitude c’est l’inverse, c’est toi qui dois t’adapter au cinéma, mais là c’est le cinéma qui s’est adapté à moi. Donc après la rencontre en novembre, on a eu la lecture du scénario, puis on s’est beaucoup vus, Ilan a changé beaucoup de choses suite à des premières lectures, ensuite j’ai participé au casting pour le personnage de Sophie, que joue Camille Chamoux ; c’était très émouvant aussi d’être présent à cette étape-là du travail, et passionnant. Tout cela nous a mené à décembre, j’ai aussi pris le temps de voir tous les documentaires d’Ilan, le court-métrage qu’il a fait avec Christophe, ça a été une manière de mieux le comprendre ; tout d’un coup j’ai trouvé qu’il y avait une grande cohérence entre ce qu’il cherchait à filmer dans Sainte-Anne, Commissariat, Juke-Box ; et ce regard se retrouvait dans le scénario, mais sous l’angle de la fiction et de la comédie. J’ai appris le texte et puis voilà, on s’est retrouvés en janvier, et c’était parti pour douze jours.

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Est-ce que la durée ramassée du tournage, l’urgence, vous a aidé pour interpréter ce rôle d’un exalté ?

C’est possible. En tout cas Ilan a tout fait pour que tout ce qui aurait pu être des inconvénients devienne des avantages ; c’est là où il a été très fort ; avec Raphaël le premier assistant ils faisaient un binôme assez merveilleux parce qu’ils ont réussi à faire des atouts de tout ce qui aurait vraiment pu être des gros ennuis, par manque de temps et de moyens. En l’occurrence on a quand même pris le temps de répéter avant, ce qui est très rare au cinéma ; en général t’arrives, tu sais ton texte, tu dis bonjour à l’actrice en face de toi, on ne se connait pas et on y va ! Là on a pris le temps, on s’est vus avec plusieurs acteurs pour faire nos scènes ; par exemple j’ai travaillé les scènes avec Marilyne Canto, avec Frank Williams. Moi ça m’est assez naturel, puisqu’au théâtre on ne fait que ça tout le temps. Et là malgré le temps qui pressait, Ilan a souhaité des répétitions, et en décembre j’ai pu répéter avec tous les acteurs. Puis juste avant le tournage, on a fait une énorme journée où on a repassé tout le scénario dans la maison où on allait tourner. Ce qui, mine de rien, a fait gagner beaucoup de temps pour la suite. Après, je découvrais aussi ce que ça voulait dire d’avoir un premier rôle, c’est toi qui a la main sur la concentration générale, sur l’humeur générée, c’est une responsabilité ; et aussi il faut réfléchir à comment tu accueilles les gens qui ne viennent que pour une seule journée ou deux jours, une place que j’ai d’habitude au cinéma. Tout ça a été très intéressant, parce que ça aide à réfléchir et à construire le rôle. Et puis, ce qui a été fou, c’est que je pensais qu’on ne pourrait pas tout tourner ; je me suis dit : douze jours laisse tomber, je connais le cinéma, on est toujours en retard ; et là, non seulement on a tout tourné, mais on a aussi tourné des choses en plus ! En fait j’ai tourné un film et j’en ai vu un autre une fois fini : en effet le scénario était très linéaire, très théâtral, il y avait des longues scènes, des longs plans-séquences de dialogue ; et au final le film est tellement explosé par le montage que c’est un autre film ! Et Ilan a eu raison de faire ça, il a eu une très très bonne intuition, qu’il avait déjà au tournage, sans l’exprimer de cette façon. Mais dès qu’il y avait huit minutes, une lumière, il me disait : Laurent mets-toi là, tu regardes et tu rêves, ou : tiens prends l’oiseau et danse avec lui, on a le temps pendant qu’ils changent la lumière. Et il en a fait pas mal des choses comme ça, pas seulement avec moi mais avec tous les acteurs. Et ce qui est fou, c’est que cette matière-là, qui était annexe, est devenue presque, pas la matière principale, mais en tout cas le liant de tout le reste. Et il a pu du coup faire exploser le récit grâce à ces plans de rêverie, de suspens ; je pense par exemple à la scène japonisante qui n’était pas du tout prévue, mais Camille a trouvé un kimono et on s’est dit : super on va faire un truc. Donc c’était assez beau parce qu’Ilan avait une sorte de réactivité permanente, et en plus on allait vraiment très vite, du coup il y a un moment où tu lâches l’idée de contrôle, où tu te dis qu’il faut y aller, plonger, et plonger encore. Et je pense que ça induit quelque chose de l’énergie du film. Et puis aussi, on a été une sorte de petite troupe pendant douze jours assez merveilleuse, c’était assez beau, j’ai vraiment retrouvé mes sensations de joie de mes premiers pas au théâtre.

Justement votre expérience théâtrale vous a servi pour mener à bien ce projet ?

Oui c’est sûr. Souvent au cinéma, les gens sont toujours impressionnés quand on sait quatre lignes de texte, ils s’extasient sur le fait qu’on a beaucoup travaillé ; bon au théâtre j’ai joué des monologues d’une heure et demie, donc ça va. Le rapport au travail est un peu différent au théâtre et au cinéma, et les acteurs de théâtre apparaissent parfois comme des ovnis au cinéma. Pour les longues plâtrées de texte, c’était évidemment bien d’être au taquet, mais comme Camille ou tout le monde l’a été. J’ai le souvenir de la longue scène de huit à dix minutes où ils sont tous face à lui, qui n’apparaît pas comme ça dans le film, qu’on a tournée dans son intégralité plusieurs fois, chacun avec des longues tirades, et à chaque fois on les a faites d’une traite, ce qui signifie que tout le monde était bien au rendez-vous du travail et de l’attention requise. Et puis à un moment une petite communauté s’est créée ; comme il n’y avait pas de loge, on se préparait dans la chambre des petits de la maison, avec les lits superposés, et j’ai des souvenirs où tout le monde était là, un peu comme des gosses en train d’attendre, et c’était assez beau car on ne se connaissait pas bien ; c’était très émouvant, et il me semble qu’il y a quelque chose de ça qui transparaît dans le film : cette chose d’une humeur entre nous, qui je pense touche les gens.

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Et être premier rôle au cinéma, ça vous a donné envie de recommencer ?

C’est sûr que c’est une expérience inouïe dans le sens où tu n’abordes pas du tout les choses de la même manière. Passer quatre jours sur un tournage ou y rester l’intégralité, même si ce n’est que douze jours, c’est différent : être là tout le temps, c’est un moment de vie ; et j’ai découvert le plaisir d’être au cœur de la machine, et d’avoir une certaine forme de responsabilité du travail. Après c’est toujours pareil : si c’est un premier rôle dans un film atroce, et que tu vis un cauchemar, même bien payé, ça ne m’intéresse pas ! Pour l’instant j’ai eu la chance de vivre des petits rôles mais dans des aventures merveilleuses ; mais c’est sûr que là Ilan a recoupé tout ce que je peux attendre d’un film, c’est un peu magique. Quand les douze jours de tournage se sont terminés, on s’est salué, Ilan a dit qu’il essayait de présenter le film dans des festivals, sans aucune certitude sur la suite. Je me suis dit bon voilà, si ça se trouve ça va se terminer là comme ça ; j’ai découvert que le monde du cinéma est d’une grande violence pour les auteurs et les réalisateurs, qu’il existe une compétition pour réussir à avoir un peu d’exposition. Et là boum, il nous arrive la sélection à l’ACID, puis on va à Cannes, puis les premières rencontres publiques conquièrent les spectateurs. Et là tu te dis : c’est génial, si la vie était tout le temps comme ça, ça serait formidable. Donc oui une aventure comme celle-là, bien sûr que j’en ai envie ! Mais je crois qu’on a vécu un petit moment d’épiphanie très particulier, donc il faut le goûter et s’en souvenir.

Vos projets à venir sont plus dans le théâtre ou le cinéma ?

Je suis beaucoup au théâtre. Je vais jouer L’Avare à L’Odéon pendant tout le mois de juin, je finis de tourner le Karski avec Arthur Nauzyciel, l’année prochaine je crée un Pinter aux Bouffes du Nord, donc oui je suis plutôt sur le théâtre. Je suis aussi au deuxième tour d’un casting pour un premier rôle au cinéma, je ne veux pas trop en parler, je touche du bois (il joint le geste à la parole), qui est un projet qui serait super ; mais bon, je ne suis pas le seul décideur… Le cinéma c’est un peu étrange ; par exemple je n’avais tourné que quatre jours dans La chambre bleue de Mathieu Amalric, le rôle du juge, et quand j’avais vu le film c’était étonnant car le rôle existe vraiment, et je peux encore rencontrer des gens grâce à ce film. Le fonctionnement du cinéma est surprenant, entre le moment où on te voit et le moment où ça rencontre un projet, il peut se passer beaucoup de temps. Des gens me parlent encore maintenant d’une scène précise du film D’amour et d’eau fraîche d’Isabelle Czajka, et je sais que c’est cette scène-là qui m’a fait rencontrer beaucoup de gens, alors que ça va bientôt faire dix ans. Au cinéma, il faut être patient, il ne faut pas s’affoler. Je trouve que la vie qu’a Le ciel étoilé et les gens qu’il m’a fait rencontrer, c’est super, oui vraiment.

 

Interview: Céline Perraud

Merci au Terrass Hotel d’avoir accueilli l’interview

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