JIM CUMMINGS, homme sensible

À peine remis de son Grand Prix du jury au festival de Deauville 2018 pour son long-métrage Thunder Road, qu’il a fêté dignement, le génial scénariste, réalisateur, acteur, musicien Jim Cummings nous a accordé une interview très sympa, où il a parlé à cœur ouvert.

Comme tu es nouveau sur la scène du cinéma, peux-tu te présenter?

Oui, c’est une étrange histoire. Je viens de la Nouvelle-Orléans en Louisiane, et j’ai étudié dans une école de cinéma de Boston pendant quatre ans. Puis j’ai déménagé à San Francisco et suis devenu assistant de production dans la boîte de George Lucas, Industrial Light&Magic. En gros j’apportais les cafés aux gens sur Captain America. J’ai fait ça quelques années, puis j’ai fait partie de la production de films d’animations, de clips, de vidéos, et j’ai vraiment découvert comment on fait un film. J’ai passé six ans à avoir peur de ne jamais faire mon propre projet, je trouvais que je n’étais pas assez bon pour faire quelque chose de bien. Ensuite j’ai eu un emploi dans une boîte de prod de comédies à Los Angeles et je travaillais sur des vidéos comiques pour d’autres réalisateurs, je faisais les budgets, les feuilles de service… Et ces films n’étaient pas drôles en fait! On en faisait trois par semaine et à chaque fois je me disais que ce n’était pas bon. Et un jour j’ai demandé à ce que l’on me laisse essayer de faire mon propre film comique, et ça a été Thunder Road, mon court-métrage, qu’on a filmé en un jour, en six heures en fait, après que je me sois entraîné pendant deux mois! Puis il y a eu la post-production et deux mois après le film était à Sundance. Donc, honnêtement, je n’étais vraiment personne, un employé de cette grosse boîte, je n’avais pas non plus fait d’école d’acteur, mais je voulais juste faire quelque chose qui impressionnerait les personnes avec qui je travaillais, les mêmes qui faisaient les films pas drôles.

Comment as-tu eu l’idée du long-métrage Thunder Road?

Le court-métrage Thunder Road est en fait la scène des funérailles qui ouvre le long. Pendant une année ensuite je me suis demandé comment en faire un long: je parlerais de ma mère avec qui j’aurais des relations conflictuelles, et la scène de l’enterrement serait l’acmé du film. Mais en fait je n’étais pas convaincu. Et puis soudainement j’ai eu l’idée de commencer par l’enterrement, pour raconter ensuite les relations du personnage avec sa fille, pour parler d’un genre de transmission, d’héritage que l’on reçoit de ses parents, qui nous touche lorsqu’on est soi-même parent, ce qui est le cas du personnage dans le film. Alors je me suis enfermé dans le sous-sol d’un ami, et j’ai écrit le scénario en cinq nuits, en écoutant Bruce Springsteen et en buvant de la Budweiser! Et c’est devenu le scénario du long métrage!

Est-ce qu’aussi dans ton film il n’y aurait pas l’idée de parler de l’homme en Amérique, ce qu’on attend de lui et qu’il ne peut donner car ce n’est pas naturel?

Oui bien sûr! Il y a plein de films comme ça aux États-Unis, avec des hommes rudes, des machos, des cow-boys genre John Wayne. Et je trouve que c’est vraiment du théâtre, on n’est pas comme ça en fait; je suis un hipster, je suis quelqu’un d’émotionnel et de sensible, pas du tout comme ces mecs hyper virils sans émotions, qui m’ont toujours paru faux; et dangereux!! Le taux de suicide d’hommes qui veulent coller à cette image est immense, car ils n’arrivent pas à parler, à s’exprimer, vu qu’on ne leur a pas appris, et sont malheureux. Du coup oui je voulais parler de ça, du combat du personnage entre l’image qu’on veut qu’il donne, un flic fort avec une moustache et un pistolet, et ce qu’il est en fait, un homme sensible et perdu. C’est triste en fait, car il est très déprimé, et il est en deuil et ne peut pas en parler: ça me semblait intéressant de mettre ça en scène.

Est-ce que le personnage principal est inspiré de toi?

Ha ha, je n’espère pas! Mes deux parents sont encore vivants. Je n’ai pas d’enfants, mais j’ai cinq sœurs qui en ont, du coup j’ai ce genre de relation parentale avec mes nièces. J’ai divorcé en 2014; quelques scènes du film entre le personnage et sa sœur sont en fait plutôt tirées de ma relation avec mon ex-femme. En gros c’est une version bien plus triste et maladroite de moi. Il y a aussi beaucoup de choses inspirées des jeunes avec qui j’étais au lycée, les cow-boys dont on parlait précédemment.

Combien de temps a duré le tournage?

Quatorze jours, ce qui est très court! Puis le montage a pris trois mois. On a tourné en novembre de l’année dernière, c’est encore tout récent, puis j’ai monté et le film était prêt à être présenté!

La réaction des spectateurs est très différente devant la première séquence des funérailles; certains pleurent, rient, sont choqués; quelle est l’émotion que tu voulais provoquer?

Toutes! Je voulais l’effet montagnes russes, et aussi que le spectateur soit un peu détective: il ne sait pas ce qu’il se passe, ni ce qu’il va se passer, si c’est triste ou drôle; en fait c’est un peu les deux: la situation est triste mais des petits moments sont drôles. Je voulais un peu faire un film à la Pixar: il y a toujours du tragique, du comique, beaucoup d’émotion et d’humanité. Pour tout le film, surtout la scène d’ouverture, on a bien fait attention à ce que le spectateur ne sache pas si c’est une comédie ou une tragédie: c’est un plan séquence où il n’y a jamais de contre-champ: le spectateur ne sait pas comment réagissent les personnes qui assistent à l’enterrement; il doit décider lui-même quelles émotions ressentir; c’est beaucoup plus intéressant comme ça.

C’était très écrit ou y-a-t’il eu un peu d’improvisation?

Tout était écrit! On ne peut pas improviser sur un si long plan séquence: il fallait que je fasse toujours la même chose à chaque prise car le cameraman devait savoir quand changer le focus et faire le point, et pour qu’on ait toujours le même timing, le même rythme. Franchement j’ai dû répéter mille fois cette séquence! Je ne suis pas un acteur donc pour que ce soit bon j’ai vraiment dû répéter super longtemps, partout, tout le temps, pendant les mois qui ont précédé le tournage. Toutes les scènes du film d’ailleurs sont très écrites, sans aucune improvisation; j’ai eu de la chance que les autres acteurs veuillent bien travailler comme ça, refaire toujours exactement la même chose à chaque prise. En fait j’avais enregistré le scénario, comme un audiobook, avec la musique et les bruitages, et l’avais envoyé à chacun des acteurs, des membres de l’équipe technique, des producteurs: ils pouvaient ainsi écouter le film tant qu’ils voulaient avant d’arriver sur le tournage, et comprendre ce que j’avais imaginé pour les scènes et comment je voulais qu’ils jouent.

La prononciation des mots est importante dans le film; comment as-tu travaillé cela?

J’ai répété, encore et encore, jusqu’à trouver le bon ton. Quand des gens disent qu’ils ont écrit un scénario, mais qu’ils ne l’ont jamais lu à haute voix, je trouve ça bizarre: on a besoin de prononcer tout pour savoir si ça marche, si ça fait naturel ou écrit, pour que ça fasse vraiment authentique.

Le film fait partie de la sélection ACID 2018; qu’est-ce que ça a changé pour toi?

Beaucoup de choses! Le but de l’ACID est d’aider les films sélectionnés à obtenir une distribution, car sinon ils ne pourraient pas être vus. Du coup ils organisent des avant-premières pour des distributeurs, ou leur envoient des liens afin qu’ils voient le film, avant la projection de Cannes. Laurence Gachet de Paname Distribution a vu le film, et très vite elle a voulu absolument le distribuer; on s’est rencontrés environ un mois avant Cannes avec son équipe, et ils avaient tous mis des moustaches et ont dansé toute la nuit avec nous: là je me suis dit ok, c’est les bons distributeurs pour le film! L’équipe de l’ACID est géniale aussi, ils sont super sympas, et très cinéphiles, et veulent vraiment aider les films à être vus; ils sont un peu comme ma famille maintenant, je suis tellement chanceux de les avoir rencontrés!

Le film va-t-il sortir dans d’autres pays?

Oui, pour l’instant la France, le Japon, et on est en pourparlers avec le Canada, et bien sûr les États-Unis. Là-bas on s’est associé avec le festival de Sundance: ils nous ont donné une subvention pour qu’on puisse le distribuer nous-mêmes. C’est une nouvelle manière de procéder, on pourra être vu sur i-Tunes, et sur Twitter j’ai demandé aux gens de tagger leur cinéma préféré près de chez eux s’ils ont envie de voir le film, pour qu’on puisse les appeler et essayer d’organiser des projections. Environ cent quinze personnes ont répondu, et j’ai contacté les cinémas nommés; et là pour l’instant on a déjà vingt-cinq lieux de projections pour octobre! Je vais aller de cinéma en cinéma en voiture pour rencontrer les spectateurs, ça va être génial! C’est super comme méthode, car je fais tout moi-même, je télécharge le DCP sur Dropbox et ensuite ceux qui le veulent le prennent: ça me permet de rester indépendant et d’être l’interlocuteur direct des cinémas, sans intermédiaire qu’il aurait fallu payer en plus.

Tu voudrais dire quoi à ceux qui veulent faire un film?

Oh mon Dieu! Chaque jour sur Twitter je dis la même chose: si tu veux faire ton film, fais-le! N’écoute personne et n’attends l’avis ou l’argent de personne! Parce que j’ai vécu ça: j’étais seul, découragé, j’avais peur et je pensais qu’il fallait être entouré pour faire un film, jusqu’à ce que je voie un réalisateur, Trey Edward Shults, faire un film dans sa cour avec sa famille pour trente mille dollars, Krisha, et c’est génial, c’est une superbe vision de l’Amérique! Et je l’ai vu faire: il a une grosse barbe, il est en claquette avec des T-shirts délavés; et je me suis dit bon s’il peut le faire, je peux le faire aussi! C’est pour ça que je tweete toujours à ce sujet: si je peux le faire, vous pouvez le faire aussi! On est un peu en train de vivre une renaissance du cinéma: c’est lent, mais le cinéma est en train de se démocratiser, de devenir plus facile à faire: tu peux utiliser ton téléphone pour filmer, demander à tes amis de jouer, et faire des films connectés à l’humanité qui toucheront les gens, à l’opposé des Marvel par exemple; je pense que c’est le futur!

Et toi, quel est ton futur? As-tu des projets?

Je veux continuer à faire des petits films, que je peux faire avec mes amis, qui touchent les spectateurs. On a eu des propositions d’Hollywood, ce qui fait plaisir, mais c’est que des trucs pas intéressants, et très longs à mettre en place, sans aucune garantie que ça existera un jour; je pourrais passer trois ans de ma vie à être en discussion à ce propos avec les studios mais je préfère les passer à faire un film! Pour Thunder Road on avait utilisé un financement participatif, et maintenant qu’on a un peu de succès, je pense qu’on va refaire la même chose. Je veux rester libre et indépendant et faire des petits films qui me plaisent, et pas des choses médiocres que je ne pourrais pas monter comme je veux, et où je ne pourrais rien décider.

Est-ce que tu penses refaire un film avec le même personnage principal?

Pas maintenant, mais peut-être plus tard. J’ai des amis qui ont des difficultés à élever leurs enfants ados; j’aimerais bien faire un film comme ça, il serait dans une autre ville, avec une fille de dix-sept ans. Mais comme je veux la même actrice pour jouer ma fille, ce sera dans une dizaine d’années!

 

Entretien réalisé avec Victorien Daoût, de Culture aux trousses

À lire aussi: la critique de Thunder Road

Interview: Céline Perraud

Photographe: Delphine Ghosarossian

2 réflexions sur “JIM CUMMINGS, homme sensible

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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