ISABELLE BROUÉ, réalisatrice, entre autres

Produit en financement participatif, récompensé au Vancouver International Women In Film Festival, explorant le cinéma et la polyamorie, Lutine, le dernier long-métrage d’Isabelle Broué, est une petite perle d’invention et de facétie. Nous l’avons rencontrée, elle est à l’image de son film, pétillante, spirituelle et engagée.

Comment t’est venue l’idée d’un film sur la polyamorie?

Au départ je voulais faire un documentaire sur ce sujet. Et puis je me suis rendu compte que la plupart des gens que j’avais envie d’interviewer n’accepteraient pas d’être filmés à visage découvert. Je commençais à penser à me filmer pour faire le lien entre toutes ces personnes. Et puis les astres se sont alignés! Il y avait mon désir de faire un long-métrage avant le dixième anniversaire du premier long; on était le 29 décembre, et je me suis dit que si je voulais tourner avant juillet pour respecter cette date anniversaire, il fallait que j’écrive un nouveau scénario, car celui que j’avais déjà écrit ne pourrait pas se monter en si peu de temps. Et ces deux envies, de long-métrage et de documentaire, ont fusionné, et j’ai eu l’idée de faire cette fiction dans laquelle je ferais un documentaire, qui me permettrait de mélanger acteurs et personnes de la vraie vie, de jongler entre la réalité et la fiction, et de faire le film que j’avais envie de faire.

Du coup tu n’as effectivement pas eu le temps de chercher d’éventuelles subventions?

Je n’ai même pas voulu chercher. Cela dit si j’avais cherché, je pense que je n’aurais pas trouvé, du moins le film n’aurait pas été celui-là s’il avait été financé classiquement. On m’aurait demandé de choisir entre fiction et documentaire, tout comme dans la vie on nous demande de choisir et de n’aimer qu’une personne! Et puis je voulais jouer le rôle principal, ce n’était pas envisageable autrement; au moment du tournage j’avais 45 ans, je n’avais jamais joué et entrais directement dans le tunnel de la comédienne de 50 ans (sur une impulsion de la comédienne Marina Tomé, une étude a été faite, qui a révélé que les actrices entre 50 et 65 ans n’ont plus de travail, à part quelques stars; et elles reviennent potentiellement quand elles sont plus vieilles, pour jouer les grands-mères); aucun financier ne m’aurait suivie si je voulais jouer. Et en plus c’est un deuxième long-métrage, ce qu’il y a de plus difficile à monter! J’ai donc écrit en sachant que je financerais le film en financement participatif.

Et tout est très écrit?

Oui, tout est totalement écrit; sauf les parties documentaires bien sûr. Et juste trente secondes à la fin d’une séquence, qui ont été improvisées.

Les comédien·nes t’ont suivie facilement sur cette aventure?

Oui, ielles me connaissaient pour la plupart depuis longtemps et connaissaient mon travail, et m’ont fait confiance. Le deal était qu’on tournait quand on pouvait, quand tout le monde était dispo. Philippe Rebbot a dû faire trois ou quatre tournages en même temps que le mien!

On en vient à la schizophrénie potentielle de l’acteur: vu le scénario et les conditions de tournage, ça a dû être compliqué parfois, de savoir qui joue qui!

Oui ! L’écriture du film brouille volontairement les pistes entre le documentaire et la fiction, et si on cherche à tout suivre de manière logique, parfois ça ne « marche » pas – et c’est fait exprès. Dans le moment d’impro dont je parlais, Philippe dit « Espérons que le spectateur ne réfléchira pas trop », et il a raison: l’enjeu est de lâcher prise et de se laisser aller, le film marche aux émotions. À l’écriture j’avais déjà des questionnements à propos de la cohérence des différents rôles interprétés par les différents acteurs, et la crainte que le spectateur ne suive plus ; alors j’ai utilisé un « truc » de scénariste, que Jean-Claude Carrière nous avait appris à la Femis: tu fais dire par le personnage la chose bizarre que tu crains que le spectateur ne remarque: du coup, le spectateur raccroche, car il se dit que c’est pensé scénaristiquement, et il est rassuré.

Dans ce film tu parles au moins autant de cinéma, de son écriture et de sa fabrication, que de polyamorie!

Oui, mais ce n’était pas conscient sur le moment! Je voulais vraiment parler de polyamorie! Ma monteuse trouve que Lutine est un auto-portrait; finalement la forme du film rejoint la forme de la polyamorie: quelque chose de complexe où chacun·e n’a pas seulement un « rôle » bien défini, mais où tout est étroitement et harmonieusement lié.

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Tu es toi-même polyamoureuse?

Oui, depuis bientôt dix ans; c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles je voulais faire ce film. Il y a en outre un enjeu féministe à faire connaître la polyamorie : si un homme affirme avoir plusieurs relations amoureuses, il sera vu comme un Don Juan, si c’est une femme qui le dit, elle sera mal vue – le fameux slut-shaming. De plus, souvent, si on parle de polyamorie, les gens entendent libertinage, alors que c’est très différent. Je voulais contribuer à faire évoluer le regard du grand public sur ces notions, car même si on l’évoque de plus en plus de nos jours, la polyamorie n’est pas encore bien connue ni comprise, alors ça m’a fait plaisir d’aborder le sujet par le biais d’une comédie : je voulais en parler pour arrêter que ce soit stigmatisé. La polyamorie, c’est simplement dire tout haut et assumer ce que beaucoup de gens font, mais ne disent pas : beaucoup ont plusieurs partenaires et préfèrent mentir ; les poly le disent et l’assument. Pour cela, on apprend à mieux (re)connaître nos émotions, à mieux vivre avec elles et aussi à mieux communiquer : tout se fait dans l’honnêteté et l’authenticité. En fait pour ce film, j’ai eu la même démarche que pour mon premier long, Tout le plaisir est pour moi, qui parlait du clitoris, alors qu’il y a quinze ans, quand il est sorti, c’était un sujet tabou : maintenant tout le monde en parle. Je voulais parler de polyamorie car c’est un sujet encore peu abordé, en espérant qu’il le sera de plus en plus.

Comment arrives-tu à faire vivre le film, sans distributeur?

J’ai décidé de faire comme deux films très proches du mien, en ce sens qu’ils ont été faits avec de tout petits budgets et parlent de sexualité positive : Ceci est mon corps de Jérôme Soubeyrand et Haramiste d’Antoine Desrosières, tous deux passés très longtemps dans un seul cinéma parisien, pour une séance par semaine, présentés à chaque fois par leur réalisateur. Il est d’ailleurs intéressant de se demander pourquoi des films comme ça qui parlent de sujets peu abordés, restent en dehors du circuit : qui sont les financiers du cinéma actuel ? Est-ce qu’un film qui parle de sexualité positive les dérange ? Je n’ai pas la réponse, mais je me pose la question ! En tout cas, j’ai eu la même démarche que ces deux réalisateurs : j’ai appelé différents exploitants pour proposer le film, et suis tombée d’accord avec la programmatrice des 3 Luxembourg, qui programme également le Studio Luxembourg Accattone : je me suis engagée à être présente chaque vendredi soir à la séance de mon film, pour rencontrer le public et échanger avec lui, et aussi avec un·e invité·e que je choisis chaque semaine ; je me charge aussi d’animer la page Facebook de l’événement. Et maintenant, je commence à contacter les cinémas en régions, et je me suis déjà déplacée plusieurs fois. En fait je suis en même temps scénariste, productrice, actrice, réalisatrice, distributrice, attachée de presse… Et j’apprends beaucoup !

As-tu des projets pour après ?

Oui ; ça va bientôt faire six ans que j’ai commencé l’aventure de Lutine, et ce n’est pas terminé. Mais j’ai également un nouveau long-métrage déjà écrit, et j’aimerais le réaliser bientôt.

Merci Isabelle!

 

Pour en savoir plus, n’hésitez pas à visiter le site dédié au film et à regarder la bande-annonce!

À lire aussi : la critique de Lutine

Interview: Céline Perraud

Photographe: Delphine Ghosarossian

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