MICHAËL DACHEUX, cinéaste du quotidien

On a rencontré Michaël Dacheux, réalisateur du très réussi L’amour debout. Il est à l’image de son film : bienveillant, doux et pudique, curieux de l’aventure de la vie, du temps qui passe, et amoureux du cinéma.

Comme tout le monde ne vous connaît pas encore, est-ce que vous voudriez bien vous présenter ?

Ah c’est compliqué comme question ! Eh bien j’ai fait un long-métrage, L’amour debout, qui était à Cannes l’an dernier aux sélections de l’Acid, et qui sort le 30 janvier. Le film raconte l’histoire de deux jeunes gens d’environ 25 ans qui arrivent au bout de leur première histoire d’amour importante ; on comprend qu’ils ont vécu ensemble à Toulouse et Léa est partie ; Martin vient la rejoindre à Paris en essayant de recoller les morceaux, peut-être. On ne sait pas trop s’il y croit vraiment, mais on sent que pour Léa c’est impossible. Le film va les suivre l’un et l’autre sur un an saison après saison de l’automne à l’été, chacun va se construire dans cette nouvelle ville, rencontrer de nouvelles personnes, chercher à travailler, à se loger, à s’élancer dans leur existence l’un sans l’autre.

Votre précédent film, le moyen-métrage Sur le départ, évoque également la fin d’une histoire et ce qui se passe ensuite ; c’est un sujet qui vous touche ?

Sur le départ raconte l’histoire de deux jeunes gens de 17 ans dans la ville où je suis né et ai grandi, à Mont-de-Marsan dans les Landes, qui se disent au revoir ; puis on les suit jusqu’à leurs 30 ans. Dans les deux cas, ce sont en effet des films sur le temps qui passe, les ruptures, les retrouvailles, comment se revoir en sachant que l’autre a été très important mais en ne l’aimant plus de la même façon, en se laissant libre d’aimer ailleurs ; c’est également sur les promesses faites et parfois non tenues, sur tout ce qui n’a pas eu lieu, et qui a à voir avec une forme de reconnaissance de ce qui est, et le fait d’essayer de se rendre la vie possible avec ça.

4027273.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

La temporalité semble en effet importante dans L’amour debout : dès le départ on sait qu’on est à Paris aujourd’hui, puis les repères temporels semblent beaucoup plus flous, pour nous mener dans un Paris un peu hors du temps ; était-ce votre intention, peut-être pour signifier une universalité des sentiments de ces jeunes gens ?

Je ne me suis pas du tout posé la question de l’universalité ni même de la temporalité, car ça peut être très prétentieux ou en tout cas encombrant. Il s’agissait juste de filmer des blocs de présent et des personnages en devenir; leur rupture leur permet d’être plus sensibles, poreux, ouverts à ce qui peut arriver. C’est un changement de structure de se retrouver célibataire, il y a une nouvelle fragilité, comme une mue, qui permet de recevoir de nouvelles choses. Ce sont des personnages rendus vulnérables et très curieux, dans une forme d’expectative de ce qui peut arriver. Il y a donc ce présent, et aussi ce futur possible qu’on veut bien aller voir, sur ce sol qui a déjà été arpenté par d’autres gens, et ce rapport à la transmission : les personnages eux-mêmes transmettent, ils ont des jobs en rapport avec la pédagogie et la parole, et puis il y a une grand-mère qui est là pour sa petite-fille, des personnages comme témoins d’années où Léa et Martin n’étaient pas nés ; parce que tout ça c’est la vie, dans la vie il y a différentes générations et ça se croise, on est sur quelque chose de bâti et on ne sait pas ce que ça va devenir, les trois temps se mélangent sans cesse.

Vous mélangez en effet vraiment les générations, sans heurt aucun, les gens de tous âges se côtoient dans votre film d’une façon harmonieuse, ce n’est pas si commun.

Il y a une harmonie et aussi sûrement des conflits, mais qui sont larvés ou pas spectaculaires. Il y a forcément des tensions, en ce sens que les choses avancent par différentiel d’énergie, mais sans crise d’hystérie, sans ennemi déclaré, sans obstacle artificiel qu’on peut parfois mettre dans les scénarios pour faire avancer l’action. Là c’est autre chose qui fait avancer l’action : le simple fait de vivre est un suspense, il y a les cartons qui annoncent les saisons aussi, et j’espère qu’on peut se dire « Allez maintenant qu’est-ce qui va se passer ? ». L’aventure réside aussi dans des choses très quotidiennes ou triviales, et je pense qu’il se passe beaucoup dans ces petites choses a priori banales, parce que c’est l’aventure de chacun.

3985087.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Votre film parle d’Eustache, a une construction qui fait penser à Rohmer, contient des scènes à la Cinémathèque… Est-ce que ce sont des cinéastes que vous aimez, et est-ce peut-être un hommage de cinéphile que vous vouliez rendre à ces cinéastes ?

Il se trouve que je suis cinéphile et je n’ai pas du tout honte de le dire, ça a été essentiel pour moi dans ma vie de rencontrer certains films ; et le cinéma continue de m’éclairer, sans donner de solution d’ailleurs, mais continue d’ordonner un tout petit peu ce que je trouve trop bordélique dans la vie. J’aime découvrir des films évidemment, mais aussi en revoir car cela nous renseigne sur ce qu’on était avant et ce qu’on est devenu : les films jalonnent notre existence et on peut revoir un film qu’on a beaucoup aimé avant avec de la tendresse car il nous rappelle ce qui nous touchait à l’époque, et qui nous touche peut-être moins maintenant. De plus je parle de cinéma tous les jours aussi, avec mes amis, au travail également, le cinéma est vraiment très important pour moi. Comme mon film raconte l’histoire d’un jeune homme qui veut faire des films, il faut évidemment filmer ça, le fait qu’il parle de cinéma et qu’il aille à la Cinémathèque : c’est logique par rapport au personnage, et ce n’est pas du tout un clin d’œil ou des hommages : je raconte juste ce que j’ai choisi de raconter. Après le film est évidemment nourri de choses importantes pour moi, et bien sûr que j’adore Rohmer et que je me sens bien dans ses films ; mais il ne s’agit pas du tout de refaire du Rohmer, ça n’aurait pas de sens.

C’est votre premier long-métrage, après deux moyens ; est-ce que c’est dur à monter ? Comment avez-vous fait ?

Ce film s’est fait sans aucune aide, je l’ai financé moi-même avec très peu d’argent. Du coup j’ai totalement adapté le récit à l’économie du film : par exemple l’idée d’une histoire sur un an c’est parce que je me suis dit que je ne pouvais pas embarquer des gens sans les payer pendant trois ou quatre semaines, alors j’ai eu l’idée de tourner un week-end par mois : c’était comme un rendez-vous, plus amusant et moins contraignant : on a tourné un week-end par mois d’octobre à juillet quasiment dans l’ordre du scénario. Cela impliquait que je connaisse très bien les lieux du film : le collège où Martin dispense son atelier cinéma est un établissement où je fais moi-même des ateliers, la Cinémathèque j’y travaille de temps en temps, Jean-Christophe Marti est un ami et j’ai déjà chanté dans son chœur que l’on voit dans le film… Des gens m’ont aidé évidemment mais comme je ne pouvais pas engager un repéreur, tout ce travail logistique en amont vient de moi. Dans le film, beaucoup des personnes jouent leur propre rôle, et beaucoup de choses sont véritables, le jeune homme qui fait des ateliers au Palais de la Découverte en fait vraiment, la colocataire est vraiment hôtesse de l’air, Jean-Christophe a vraiment ce petit bateau dans lequel il vit dans le film… Et sur le tournage, comme je ne voulais vraiment pas abuser des personnes qui venaient m’aider sans être payées, j’essayais de terminer les journées à l’heure, et j’étais très attentif à toutes les contingences matérielles. Quand on embarque les gens là-dedans, il faut être responsable et généreux, le principe de réalité était très très présent ; il se trouve que c’est ce qui m’intéresse de toute façon, la réalité : je la trouve parfois frustrante et insatisfaisante, mais je trouve aussi qu’elle a plus d’imagination que moi et qu’elle est plus surprenante que ce que je peux contrôler. Au tournage on n’avait aucune garantie que le film sortirait en salle, on n’avait pas de distributeur. Ensuite j’ai fait un premier montage tout seul, car je n’allais pas demander à un monteur de travailler gratuitement pendant trois mois ; puis j’ai demandé à quelqu’un de me seconder un peu car j’avais besoin d’un regard extérieur. Après on a eu un prix pour la post-production au festival de Belfort, ce qui nous a fait beaucoup de bien, pour pouvoir faire une post-production moins bricolée. Cela a de plus apporté une validation, une première reconnaissance, car tout était jusque-là très clandestin et secret. Ensuite on a soumis le film à l’Acid et il a été choisi ; à la projection à Cannes le film a commencé à exister. Tout ça est tout de même très atypique : le fait que le film sorte est formidable, je suis très content pour le film et pour les gens qui ont bossé dessus. Je pense d’ailleurs que le film parle de ça aussi, du fait que tout ne va pas de soi : Martin ne se sent pas légitime, il n’a pas d’héritage et doit se construire tout seul ; on a besoin de gens qui accompagnent et de regard bienveillant, de gens qui transmettent.

3999149.jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

On peut dire que Martin c’est un peu vous ?

Évidemment qu’il y a une portée autobiographique, même si toutes les anecdotes ne viennent pas de ma vie : je viens de Province, je fais des ateliers de cinéma… En revanche je ne saurais même plus trop démêler la part de ce qui m’appartient ou pas car au bout d’un moment les choses existent en dehors de moi, et heureusement.

Vous avez des projets pour après ?

Oui il y a des choses en cours. J’espère que la sortie de L’amour debout va un petit peu aider et que le prochain film pourra se faire avec un peu d’argent !

Merci Michaël, et bonne chance pour la suite!

Interview: Céline Perraud

Portrait: Dephine Ghosarossian

Photos: Epicentre films

À lire aussi : la critique de L’amour debout

Une réflexion sur “MICHAËL DACHEUX, cinéaste du quotidien

Les commentaires sont fermés.