LES ÉTERNELS, de Jia Zhang-Ke

Dans son nouveau film, immense, Jia Zhang-Ke suit sur dix-sept années la destinée d’une femme, Qiao, amoureuse de Bin, petit chef de la pègre de Datong. Avec elle, on voyage du nord au sud de la Chine, à bord de ces nombreux trains qui inlassablement sillonnent les campagnes et montagnes du territoire, mouvant autant que ses sentiments; avec elle on suit les mutations énormes de cette patrie omniprésente; avec elle on avance et on vieillit. Livrant son œuvre la plus romanesque à ce jour, le réalisateur, comme à son habitude, parle beaucoup de son pays, dans cette fresque épique sur la fin d’une époque, et les pérégrinations de son héroïne, émouvantes en soi, deviennent passionnantes lorsqu’on les déchiffre à l’aune des migrations engagées par l’empire du milieu à plusieurs reprises, dont quelques-unes sont d’ailleurs évoquées ici : les mineurs de Datong qu’on envoie dans le Xinjiang en 2001, les habitants de Fengjie en amont du colossal barrage des Trois Gorges évacués et relogés en 2006, avant que leur ville ne soit submergée lors de la mise en service de l’édifice. Qiao c’est la Chine, en devenir; Qiao c’est les Chinois, ballottés; Qiao c’est Jia Zhang-Ke, fin observateur désarmé : derrière les remous des sentiments de l’héroïne, la véritable révolution du début du XXIè siècle vécue par la grande patrie se profile : l’avènement du numérique, la perte du contact humain, si présent dans la Chine d’antan, la course à l’individualité, l’envie de richesse. La destinée de Qiao, solitude parmi les solitudes, magnifiquement interprétée par Zhao Tao, actrice fétiche de Jia Zhang-Ke, c’est celle de la Chine, gigantesque pays à l’échelle du monde, mais poussière d’étoile comme nous tous dans l’univers, semble nous signifier le réalisateur, et on se demande jusqu’où tout cela ira.

Sortie le 27/02/2019